Le golfe de Naples et l'île d'Ischia
Anthologie des voyageurs

Paul Edme de Musset (1804-1880)
En voiturin, courses en Italie et en Sicile, Paris 1885

  II n’y a presque personne qui n’ait souhaité de voir Naples. Pour moi, je l’ai désiré si fort et si longtemps, que je m’étais construit dans la tête un Naples moitié vrai, moitié imaginaire qu’il m’a fallu démolir entièrement. Je conseillerai toujours à ceux qui veulent connaître ce pays si beau et si classique, de l’aller voir le plus tôt qu’ils pourront, sous peine d’avoir à compter avec leurs rêveries.
  C’est le 8 février 1843, à huit heures du matin, qu’en doublant la pointe de Procida j’aperçus pour la première fois le véritable golfe de Naples. Je fus obligé de reconnaître que j’avais fabriqué à mon usage un Vésuve d’intention, une île de Capri ad libitum, une Ischia factice, un faux cap de Misène, une Chiaia manquée; un Portici plein d’erreurs et un Naples incomplet. Tout en adoptant la réalité avec enthousiasme, j’éprouvai aussi quelques regrets en disant adieu aux chimères dont je m’étais nourri pendant des années.
  Sur le bateau le Léopold, j’avais trois compagnons de voyage qui en étaient au même point que moi. L’un d’eux, Espagnol de qualité, fuyait les bombes de Barcelone; le second, gentilhomme bolonais, voyageait pour son plaisir, et le troisième, jeune Piémontais, espèce de Sancho Pança bon vivant, s’en allait à Constantinople.
  Nous avions résolu de nous loger tous dans la même maison. Notre débarquement fut la chose la plus grotesque du monde. Trois facchini auraient suffi pour porter nos bagages; il en vint une quinzaine, se démenant comme des diables, qui s’emparèrent des malles comme de leur bien, en chargèrent une petite charrette, et se partagèrent le butin de manière à paraître occupés tous les quinze. La charrette roulait au galop, poussée par autant de mains qu’elle en pouvait contenir. Des éclaireurs voltigeaient à l’entour avec nos manteaux. Un autre allait devant en courrier, armé d’un fourreau de parapluie dont il frappait à tour de bras les gens qu’il rencontrait, pour les forcer à se ranger. Des gamins nous suivaient au pas de course, formant une arrière-garde hurlante et déguenillée. Nous portions apparemment écrit en grosses lettres sur le milieu du visage que nous venions à Naples pour la première fois, car auprès de nous d’autres voyageurs firent leur entrée sans éclat. Nous traversâmes ainsi triomphalement la place du Château, celle du Palais-Royal et le quai du Géant, c’est-à-dire le quartier le plus beau et le plus peuplé de la ville. Cette marche triomphale, qui eût été ridicule partout ailleurs, semblait fort naturelle à Naples, où l’on voit chaque matin des émeutes de ce genre. Après avoir bien cherché, nous trouvâmes des appartements à notre convenance sur le quai de Sainte-Lucie; nous nous débarrassâmes des facchini avec beaucoup de peine, en leur payant le double de ce qui leur était dû. Quant aux gamins, les paroles ne produisant aucun effet, et l’argent ne faisant que les amorcer, il fallut en venir aux menaces pour repousser leurs offres de services. La bande se dissipa comme une ombre après le premier coup de pied qui fut administré au plus importun. L’intelligent et spirituel Stendhal disait que, pour faire le tour de l’Italie, on devait tenir toujours dans le creux de sa main une pièce de monnaie blanche; il avait raison: mais à Naples, outre la pièce de monnaie, il faut encore tenir de l’autre main une canne qui sert à mettre fin aux conférences trop longues et aux marchés frauduleux. Cet argument de bois est d’une puissance irrésistible, parce qu’il est l’expression palpable de la furia francese, qui est fort redoutée dans les pays du Sud.
  S’il est un endroit sur la terre où l’on puisse être heureux, c’est le quai de Sainte-Lucie. De sa fenêtre on voit d’un coup d’œil toute la baie: en face de soi le Vésuve, la côte de Castellammare et de Sorrente; à gauche, la courbe que décrit le rivage depuis Naples jusqu’à Portici; à droite, le détroit de la Campanella, par où les navires vont en Sicile, et Capri, toujours enveloppée dans son voile de gaze bleu. La mer, qui bat sans cesse les murailles du château de l’Oeuf, vous berce le soir du bruit de ses vagues. Les frégates en station saluent à coups de canon les vaisseaux qui entrent. Des bateaux à vapeur vont et viennent plusieurs fois par jour, et vous suivez du regard jusqu’à une grande distance leurs colonnes de fumée. De petites voiles blanches sillonnent la rade. Le soir, ce sont des pêcheurs au flambeau qui glissent le long des côtes comme des vers luisants. Le matin, le soleil, réfléchi par l’eau de la mer, envoie des serpents de feu qui courent sur les murs et le plafond de votre chambre. Le Vésuve semble inventer mille coquetteries pour vous retenir au balcon. Il change de couleurs selon la position du soleil, et passe en un jour par toutes les nuances de la gamme des tons; tantôt cachant sa tête dans une perruque de nuages, tantôt montrant les contours de son sommet avec précision. Sa fumée prend aussi des formes fantastiques; le plus ordinairement blanche et penchée comme une plume de marabout, quelquefois droite et noire comme un arbre gigantesque planté dans le milieu du cratère. Souvent, par une connivence évidente avec les aubergistes de Naples, le Vésuve promet des éruptions qu’il ne donne pas. Il rend des lueurs rouges pendant la nuit, comme un lampion près de s’éteindre, et fait entendre aux habitants de Portici des détonations sourdes qui retiennent indéfiniment l’étranger prêt à s’embarquer. A chaque instant, on est dupe de ces manèges peu délicats, et on saute hors du lit, croyant voir les premiers symptômes d’une éruption qui ne viendra que l’année prochaine. Le quai de Sainte-Lucie est le rendez-vous d’une brillante population de pêcheurs, de barcarolles, de marchands d’huîtres et de promeneurs en bateau, tous gens gais, vivaces et musiciens. La nuit, on chante, soit en plein air, soit chez les limonadiers. Le dimanche, on danse au simple bruit d’un tambour de basque; pas un son ne vous vient aux oreilles sans vous envoyer de la bonne humeur et de l’entrain. Le spleen le plus britannique trouvera du répit à Sainte-Lucie; la plus lourde provision d’ennui, de tristesse ou d’inquiétude qu’on puisse apporter du Nord s’envolera dans les airs devant cette baie de Naples où Tibère lui-même, tout chargé de crimes, sentit son vieux cœur se réchauffer.
Honnête lecteur qui n’êtes ni usé ni méchant comme Tibère, allez à Naples; mais logez-vous à Sainte-Lucie. C’est là qu’on est heureux. Ayant appris par expérience que les descriptions ne servent à rien, je ne chercherai point à vous décrire la nature méridionale, et je vous parlerai d’autres choses dont les livres peuvent au moins donner une idée juste.
  Le peuple napolitain est le plus civilisé qui soit au monde, dans le véritable sens du mot et, comme tous les peuples civilisés, il a dans le caractère des complications et des qualités contradictoires. De vieilles traditions devenues fausses l’ont dépeint sous des couleurs peu favorables. Je l’ai toujours trouvé aimable, bienveillant, hospitalier et spirituel, plein de franchise quand il n’a pas de motif de vous tromper, crédule et superstitieux comme un enfant, rusé en affaire d’intérêt, mais si comique dans ses tromperies qu’en les découvrant on s’en amuse.
  Les Français, disait Charles Quint, paraissent fous et ne le sont pas. Si ce grand prince nous voyait à présent, il changerait d’opinion, et nous trouverait sans doute aussi fous que nous le paraissons. Ce sont plutôt les Napolitains qui sont plus sages qu’ils ne le paraissent. Leur turbulence cache une raison profonde. Tandis que nous nous agitons à poursuivre un bonheur qui nous tourne le dos, le Napolitain est heureux par lui-même. Au lieu de se créer des besoins factices, il jouit du peu qu’il a. Le ciel lui a fait les dons les plus précieux: la bonne humeur, sans laquelle César envie le sort d’un portefaix; la sobriété, source du bien-être et des bonnes sensations, et la résignation, qui est la sobriété de l’âme.
  [...] Le barcarole qui vous conduit à Ischia emploie toute la traversée en ruses diplomatiques fort transparentes, dans le but de vous arracher dix sous de plus que le prix convenu. Il improvise des histoires à n’en plus finir sur lui et ses compagnons, pour émouvoir votre compassion et votre générosité. Prenez ensuite la parole à votre tour, et faites-lui un récit fabuleux, il y croira de toute son âme; des menaces absurdes, et il tremblera de frayeur. Dites-lui que vous êtes un corsaire barbaresque et que vos gens sont là tout près, qui vont venir le prendre; il se jettera à vos genoux.