Le golfe de Naples et l'île d'Ischia
Anthologie des voyageurs

Alphonse de Lamartine (1790-1869)

  Il y a cinq ou six ans, j’étais allé, pendant un été, me réfugier, pour travailler en paix à l’histoire de la Révolution française, dans la petite île d’Ischia, au milieu du golfe de Gaëte, séparée du continent par cette belle mer sans laquelle aucun site n’est complet pour moi; l’infini visible qui fait sentir aux yeux les bords du temps et entrevoir l’existence sans bords. Ischia, comme tu le verras en lisant ces pages, m’a toujours été chère à un autre titre. C’est la scène de deux des plus tendres réminiscences de ma vie: l’une suave et juvénile comme l’enfance; l’autre grave, forte et durable comme l’âge d’homme. On aime les lieux où l’on a aimé. Ils semblent nous conserver notre coeur d’autrefois et nous le rendre intact pour aimer encore.
  Un jour donc de l’été de 1843, j’étais seul, étendu à l’ombre d’un citronnier, sur la terrasse de la maisonnette de pêcheur que j’occupais, à regarder la mer, à écouter ses lames qui apportent et remportent les coquillages bruissants de ses grèves, et à respirer la brise que le contrecoup de chaque flot faisait jaillir dans l’air, comme l’éventail humide qu’agitent les pauvres nègres sur le front de leurs maîtres dans nos tropiques. J’avais fini de dépouiller, la veille, les mémoires, les manuscrits et les documents que j’avais apportés pour l’Histoire des Girondins. Les matériaux me manquaient.
  J’avais rouvert ceux qui ne nous manquent jamais, nos souvenirs. J’écrivais sur mon genou l’histoire de Graziella, ce triste et charmant pressentiment d’amour que j’avais rencontré autrefois dans ce même golfe, et je l’écrivais en face de l’île de Procida, en vue de la ruine de la petite maison dans les vignes et du jardin sur la côte, que son ombre semblait me montrer encore du doigt. Je voyais sur la mer s’approcher une barque à pleine voile, dans des flots d’écume, sous un soleil ardent. Un jeune homme et une jeune femme cherchaient à abriter leurs fronts sous l’ombre du mât (Préface des Confidences).

  - L’île d’Ischia, qui sépare le golfe de Gaëte du golfe de Naples, et qu’un étroit canal sépare elle-même de l’île de Procida, n’est qu’une seule montagne à pic dont la cime blanche et foudroyée plonge ses dents ébréchées dans le ciel. Ses flancs abrupts, creusés de vallons, de ravines, de lits de torrents, sont revêtus du haut en bas de châtaigniers d’un vert sombre. Ses plateaux les plus rapprochés de la mer et inclinés sur les flots portent des chaumières, des villas rustiques et des villages à moitié cachés sous les treilles de vigne. Chacun de ces villages a sa marine. On appelle ainsi le petit port où flottent les barques des pêcheurs de l’île et où se balancent quelques mâts de navires à voile latine. Les vergues touchent aux arbres et aux vignes de la côte.
  Il n’y a pas une de ces maisons suspendues aux pentes de la montagne, cachée au fond de ses ravins, pyramidant sur un de ses plateaux, projetée sur un de ses caps, adossée à son bois de châtaigniers, ombragée par son groupe de pins, entourée de ses arcades blanches et festonnée de ses treilles pendantes, qui ne fût en songe la demeure idéale d’un poète ou d’un amant.
  Nos yeux ne se laissaient pas de ce spectacle. La côte abondait en poissons. Le pêcheur avait fait une bonne nuit. Nous abordâmes à une des petites anses de l’île pour puiser de l’eau à une source voisine et pour nous reposer sous les rochers. Au soleil baissant, nous revînmes à Naples, couchés sur nos bancs de rameurs. Une voile carrée, placée en travers d’un petit mât sur la proue, dont l’enfant tenait l’écoute, suffisait pour nous faire longer les falaises de Procida et du cap Misène, et pour faire écumer la surface de la mer sous notre esquif. Le vieux pêcheur et l’enfant, aidés par nous, tirèrent leur barque sur le sable et emportèrent les paniers de poisson dans la cave de la petite maison qu’ils habitaient sous les rochers de la Margellina. -

  (Procida) - Quand le soleil baissait, nous faisions de longues courses à travers l’île. Nous la traversions dans tous les sens. Nous allions à la ville acheter le pain ou les légumes qui manquaient au jardin d’Andréa. Quelquefois nous rapportions un peu de tabac, cet opium du marin, qui l’anime en mer et qui le console à terre. Nous rentrions à la nuit tombante, les poches et les mains pleines de nos modestes munificences. La famille se rassemblait, le soir, sur le toit qu’on appelle à Naples l’astrico, pour attendre les heures du sommeil. Rien de si pittoresque, dans les belles nuits de ce climat, que la scène de l’astrico au clair de la lune.
  A la campagne, la maison basse et carrée ressemble à un piédestal antique, qui porte des groupes vivants et des statues animées. Tous les habitants de la maison y montent, s’y meuvent ou s’y assoient dans des attitudes diverses; la clarté de la lune ou les lueurs de la lampe projettent et dessinent ces profils sur le fond bleu du firmament. On y voit la vieille mère filer, le père fumer sa pipe de terre cuite à la tige de roseau, les jeunes garçons s’accouder sur le rebord et chanter en longues notes traînantes ces airs marins ou champêtres dont l’accent prolongé ou vibrant a quelque chose de la plainte du bois torturé par les vagues ou de la vibration stridente de la cigale au soleil; les jeunes filles enfin, avec leurs robes courtes, les pieds nus, leurs soubrevestes vertes et galonnées d’or ou de soie, et leurs longs cheveux noirs flottants sur leurs épaules, enveloppés d’un mouchoir noué sur la nuque, à gros noeuds, pour préserver leur chevelure de la poussière.
  Elles y dansent souvent seules ou avec leurs soeurs; l’une tient une guitare, l’autre élève sur sa tête un tambour de basque entouré de sonnettes de cuivre. Ces deux instruments, l’un plaintif et léger, l’autre monotone et sourd, s’accordent merveilleusement pour rendre presque sans art les deux notes alternatives du coeur de l’homme: la tristesse et la joie. On les entend pendant les nuits d’été sur presque tous les toits des îles ou de la campagne de Naples, même sur les barques; ce concert aérien, qui poursuit l’oreille de site en site, depuis la mer jusqu’aux montagnes, ressemble aux bourdonnements d’un insecte de plus, que la chaleur fait naître et bourdonner sous ce beau ciel. Ce pauvre insecte, c’est l’homme! qui chante quelques jours devant Dieu sa jeunesse et ses amours, et puis qui se tait pour l’éternité. Je n’ai jamais pu entendre ces notes répandues dans l’air, du haut des astricos, sans m’arrêter et sans me sentir le coeur serré, prêt à éclater de joie intérieure ou de mélancolie plus forte que moi. -

  Ischia: la demeure idéale d’un poète ou d’un amant.
  Nous avions doublé depuis longtemps la pointe du Pausilippe, traversé le golfe de Pouzzoles, celui de Baia, et franchi le canal du golfe de Gaète, entre le cap Misène et l’île de Procida. Un soleil étincelant moirait la mer de rubans de feu et se réverbérait sur les maisons blanches d’une côte inconnue. Une légère brise, qui venait de cette terre, faisait palpiter la voile sur nos têtes et nous poussait d’anse en anse et de rocher en rocher. C’était la côte dentelée et à pic de la charmante île d’Ischia, que je devait tant habiter et tant aimer plus tard. Elle m’apparaissait, pour la première fois, nageant dans la lumière, sortant de la mer, se perdant le bleu du ciel, et éclose comme d’un rêve de poète pendant le léger sommeil d’une nuit d’été...

   Comme un brin d’herbe marine: L’île de Procida
   Un jour, nous partîmes de la Margellina par une mer d’huile, que ne ridait aucun souffle, pour aller pêcher des rougets et les premiers thons sur la côte de Cumes, où les courants les jettent dans cette saison. Les brouillards roux du matin flottaient à mi-côte et annonçaient un coup de vent pour le soir. Nous espérions le prevenir et avoir le temps de doubler le cap Misène avant que la mer lourde et dormante fût soulevée.
  La pêche était abondante. Nous voulûmes jeter quelques filets de plus. Le vent nous surprit, il tomba du sommet de l’Epomeo, immense montagne qui domine Ischia, avec le bruit et le poids de la montagne elle-même qui s’écroulerait dans la mer. Il aplanit d’abord tout l’espace liquide autour de nous, comme la herse de fer aplanit la glèbe et nivelle les sillons. Puis la vague se gonfla murmurante et creuse, et s’éleva, en peu de minutes, à une telle hauteur, qu’elle nous cachait de temps à autre la côte et les îles. Huit ou dix vagues de plus en plus énormes nous jetèrent dans le plus étroit du canal. Mais le vent nous avait devancés, comme l’avait dit le pilote, et, en s’engouffrant entre le cap et la pointe de l’île, il avait acquis une telle force, qu’il soulevait la mer avec les bouillonnements d’une lave furieuse, et que la vague, ne trouvant pas d’espace pour fuir assez vite devant l’ouragan qui la poussait, s’amoncelait sur elle-même, retombait, ruisselait, s’éparpillait dans tous les sens comme une mer folle, et, cherchant à fuir sans pouvoir s’échapper du canal, se heurtait avec des coups terribles contre les rochers à pic du cap Misène et y élevait une colonne d’écume dont la poussière était renvoyée jusque sur nous. Nous mîmes le cap sur Procida, et nous voguâmes comme un brin d’herbe marine qu’une vague jette à l’autre vague et que le flot reprend au flot (Graziella).

   Pour être heureux, il faut vivre à Naples...
   Il n’y a pas deux jours dans un été de France qui vaillent les jours que nous avons tous les jours au mois de novembre! On respire la vie, le soleil, l’amour, le génie, le repos, la rêverie, les parfums de l’âme et des sens! Je t’invoque tous les jours quand en ouvrant mon balcon je vois cette belle mer étincelante se dérouler sans bruit sous les orangers du Pausilippe, sillonnée par des barques sans nombre dont les deux petites voiles latines ressemblent aux ailes blanches des hirondelles de mer. A mes pieds les gazons de la Villa Reale, semés de roses, verdissant déjà comme dans nos plus beaux printemps; à ma gauche les montagnes de Castellamare et de Sorrente nagent dans une vapeur si légère qu’elles ont l’air prêtes à se dissiper elles-mêmes au moindre souffle; plus près, le Vésuve, sillonné du côté de Portici par une lave qui coule toujours, élève ses torrents de fumée que le soleil levant teint de rose et qu’un léger vent du nord fait pencher comme une colonne embrasée sur la mer (Lettre à Virieu, 29 novembre 1820).