Le golfe de Naples et l'île d'Ischia
Anthologie des voyageurs

Charles Mercier Dupaty (1746-1788)
Lettres sur l’Italie, Paris 1826

      Au sommet du Vésuve, à la lueur d’une éruption, à minuit

  […] Arrivé vers les six heures du soir à Résina, petit village au-delà de Portici, je quitte la voiture qui m’a conduit, et je monte sur un mulet. Trois hommes robustes m’accompagnent avec une provision de flambeaux.
  Je commence par monter entre deux champs couverts de peupliers, de mûriers, de figuiers entrelacés de vignes souples et vigoureuses, qui tantôt s’appuient et se suspendent à ces arbres, tantôt montent et se soutiennent d’elles-mêmes au milieu des airs.
  On me fit remarquer, en passant, la maison où Pergolèse vint essayer d’adoucir cette mélancolie si heureuse et si fatale, à laquelle il dut, à vingt-sept ans, son Stabat immortel et sa mort.
  Après avoir traversé pendant une heure de beaux vergers, j’arrive à une lave immense.
  Le Vésuve la vomit dans une éruption, il y a environ soixante ans.
  Elle fit pâlir toute la ville de Naples; mais après l’avoir menacée un moment, elle s’arrêta là.
  Quoique arrêtée et éteinte, elle effraie encore et menace.
  Les bords de cette lave sont tapissés, comme les bords de la Seine, de gazons et de fleurs; et ombragés çà et là de jeunes arbustes qu’une cendre féconde arrose, pour ainsi dire, et nourrit toujours.
  Après avoir suivi quelque temps un sentier très difficile, je me trouvai sur des rochers affreux, au milieu de la cendre mouvante.
  Là la terre cesse pour le pied des animaux, mais non pas pour celui de l’homme, qui a trouvé presque toutes les bornes que lui avait prescrites la nature, et souvent les a franchies.
  Là il fallut gravir péniblement des monceaux de scories qui s’écroulaient sous mes pas.
  Je m’arrêtai un moment pour contempler.
  Devant moi, les ombres de la nuit et les nuages s’épaississaient de la fumée du volcan, et flottaient autour du mont; derrière moi, le soleil, précipité au-delà des montagnes, couvrait de ses rayons mourants la côte de Pausilippe, Naples et la mer ; tandis que sur l’île de Caprée la lune à l’horizon paraissait; de sorte qu’en cet instant je voyais les flots de la mer étinceler à la fois des clartés du soleil, de la lune et du Vésuve. Le beau tableau!
  Lorsque j’eus contemplé cette obscurité et cette splendeur, cette nature affreuse, stérile, abandonnée et cette nature riante, animée, féconde, l’empire de la mort et celui de la vie, je me jetai à travers les nuages, et je continuai à gravir. Je parviens enfin au cratère.
  C’est donc là ce formidable volcan qui brûle depuis tant de siècles, qui a submergé tant de cités, qui a consumé des peuples, qui menace à toute heure cette vaste contrée, cette Naples, où dans ce moment on rit, on chante, on danse, on ne pense seulement pas à lui. Quelle lueur autour de ce cratère! Quelle fournaise ardente au milieu! D’abord, ce brûlant abîme gronde; déjà il vomit dans les airs avec un épouvantable fracas, à travers une pluie épaisse de cendres, une immense gerbe de feux: ce sont des millions d’étincelles; ce sont des milliers de pierres que leur couleur noire fait distinguer, qui sifflent, tombent, retombent, roulent; en voilà une qui roule à cent pas de moi. L’abîme tout à coup se referme; puis tout à coup il se rouvre, et vomit encore un autre incendie: cependant la lave s’élève sur les bords du cratère; elle se gonfle, elle bouillonne, coule... et sillonne en longs ruisseaux de feu les flancs noirs de la montagne!
  J’étais vraiment en extase. Ce désert! Cette hauteur! Cette nuit! Ce mont enflammé! Et j’étais là.
  J’aurais voulu passer la nuit auprès de cet incendie, et voir le soleil, à son retour, l’éteindre de l’éclat de ses rayons éblouissants.
  Mais le vent qui soufflait avec impétuosité m’avait déjà glacé; je descendis: avec quel chagrin il en coûte de détacher d’un pareil tableau le regard qui sera le dernier!
  Adieu, Vésuve; adieu, lave; adieu, flamme dont resplendit et se couronne ce profond abîme! Adieu, enfin, mont si redoutable et si peu redouté! Si tu dois submerger dans tes cendres, ou ces châteaux, ou ces villages, ou cette ville, que ce ne soit pas du moins dans le moment où mes enfants y seront.
  Mes guides avaient allumé leurs flambeaux. Je descendis, ou plutôt je roulai, enfoncé dans la cendre jusqu’à mi-jambes: je roulai si vite (on ne peut faire autrement), que je ne mis qu’une demi-heure à descendre un espace que j’avais mis plus de trois heures à gravir. Un de mes souliers, déchiré en mille pièces, m’abandonna à moitié chemin; l’autre à l’endroit où j’avais quitté les mulets.
  En descendant, je rencontrai des Anglais qui montaient au cratère; nous nous arrêtâmes, nous parlâmes du Vésuve; nous troublâmes un moment de la clarté de nos flambeaux la nuit étendue sur ce fleuve de lave, et du son de nos voix ce profond silence.
  Nous nous dîmes adieu; et je poursuivis ma route. Enfin j’arrivai à Portici bien harassé; je me couchai en arrivant, et dormis d’un profond sommeil.
  Mais à six heures du matin je me réveillai, en retrouvant le sommet du Vésuve, et son cratère, et son incendie, et sa lave devant mon imagination. Mon âme frémissait encore de toutes les émotions qu’elle avait éprouvées la veille.
  L’éruption du Vésuve est un de ces spectacles que ni le pinceau, ni la parole ne sauraient reproduire, et que la nature semble s’être réservé de montrer seule à l’admiration de l’homme comme le lever du soleil, comme l’immensité des mers.