Le tour des îles: Procida Capri Ischia

M. l’Abbé C. Chevalier
Naples, le Vésuve et Pompei - Croquis de voyage, Tours 1881

Nous nous embarquâmes le lendemain de bonne heure à la baie de Miniscola pour nous rendre à Ischia en touchant à Procida. La mer était superbe et nous promettait une promenade délicieuse. Le patron de la barque, Vincenzo, se mit à nous chanter, dans sa langue harmo­nieuse, toute une épopée où les noms de l'antiquité se mêlaient d'une étrange façon à des souvenirs plus modernes. «C'est ici, me dit mon ami l'antiquaire en saisissant au vol le nom d'Octave jeté par le chan­teur, c'est ici qu'eut lieu la célèbre conférence entre Octave, Antoine et Pompée. La mer était couverte des vaisseaux de la flotte de Pompée, et le rivage des légions d'Octave et d'Antoine. Quand toutes les conditions de l'accord eurent été stipulées et acceptées sur le môle, les triumvirs s'embrassèrent sous les yeux de l'armée et de la flotte, qui poussaient mille cris de joie. Pour sceller la réconciliation, Pompée retint ses deux collègues à dîner sur son vaisseau. Pendant le festin, Menas lui glissa ces mots à l'oreille: «Veux-tu être le maître du monde?» Et il lui faisait signe qu'il n'y avait qu'à couper les câbles et prendre le large. «II fallait le faire, et ne pas m'en parler» répliqua Pompée.
L'Ile de Procida n'est séparée de la terre ferme que par un canal large de trois milles et demi, et elle se trouve à une égale distance d'Ischia. La conformité de la nature des roches sur ces trois points et la disposition des lieux ont fait croire à quelques géologues que les deux îles faisaient autrefois partie du continent, et en ont été détachées dans les temps historiques, comme l'affirment Pline et Strabon, par quelque phénomène volcanique. Cette opinion n'a rien que de vraisemblable, et un examen attentif des lieux la confirme pleinement.
Procida a sept milles de circonférence seulement, en mesurant toutes les pointes et toutes les sinuosités de son rivage accidenté. Ses deux extrémités, à l'orient et à l'occident, en sont les points les plus élevés et forment des précipices qui descendent brusquement dans la mer d'une hauteur de trois cents palmes. L'intérieur est plan et uni, et ressemble à un grand jardin rempli de vignes et d'arbres fruitiers, avec un village de six mille habitants. Le sol, composé d'éléments volcaniques, est d'une fertilité extraordinaire. La culture n'est pas la seule ressource des Procidans: ils se livrent aussi à l'industrie de la pèche du thon, de la cueillette du corail sur la côte d'Afrique, et de la récolte des pierres ponces qui flottent sur la mer dans le golfe de Naples. Quelques-uns s'occupent aussi de recueillir le pétrole qui sort de plusieurs sources au fond de la mer, et qui, par sa légèreté spécifique, surnage au-dessus des eaux. Notre barque traversa toute une petite flottille qui absorbait avec des éponges l'huile minérale flottante, dont la présence était dénon­cée de loin par une odeur caractéristique.
Nous ne nous arrêtâmes qu'une demi-heure à Procida, assez pour voir le costume du pays. La population, protégée par son isolement contre les invasions de l'étranger et contre le mélange des races, a conservé la beauté du type grec, et se distingue par ses traits réguliers et expressifs. Les Procidanes, outre le vêtement propre au territoire napolitain, portent une espèce de mantille de laine ou de soie ouverte par-devant, galonnée d'or ou de velours rouge, et ordinairement doublée de soie de couleur éclatante. Ce costume élégant s'allie très bien à la noblesse du visage et à la dignité de la démarche; il a quelque chose de sculptural et de pittoresque en même temps, bien capable de séduire un artiste.
Une heure après nous étions à Ischia. Cette île, la plus grande et la plus belle du golfe de Naples, a dix-huit milles de circonférence, cinq milles de longueur de l'est à l'ouest, et trois milles de largeur du nord au sud. Les historiens et les géologues sont d'accord pour attribuer la formation de cette île aux explosions volcaniques dont elle porte par­tout l'empreinte manifeste, explosions qui ont été fort redoutables dans les temps historiques, et qui l'ont été sans doute davantage encore dans les temps dont la tradition n'a conservé aucun souvenir. L'antique épo­pée fabuleuse de la lutte des Titans contre les dieux parait n'être que la légende embellie des phénomènes vraiment gigantesques qui, dans l'île d'Ischia, ont accumulé montagnes sur montagnes et bouleversé des cantons entiers.
Le mont Epomeo semble avoir été la pierre fondamentale de ce colossal édifice. En montant sur les hauteurs de San Nicola et en se tournant vers le midi, on peut compter distinctement jusqu'à douze montagnes de moindre importance, groupées autour de l'Epomeo et adossées en partie à ses flancs. C'étaient autant de volcans distincts, dont les produits, empiétant sur la mer, ont contribué à l'extension des rivages. D'autres volcans surgirent ensuite à quelque distance, puis d'autres encore à côté. Et voilà comment les matières vomies et accu­mulées sur tous les points ont fini par produire ce prodigieux amas qui constitue l'île d'Ischia.
Les grandes éruptions volcaniques d'Ischia peuvent se réduire à quatre. La plus ancienne, celle qui précéda les événements historiques dont l'île a été le théâtre, a eu l'Epomeo pour siège principal. Le cra­tère primitif est encore bien reconnaissante, et l'on peut suivre le cou­rant de la lave jusqu'à Ponza, bien qu'il ait trois à quatre mille ans d'existence. La seconde éruption, celle qui donna naissance au Monte Rotaro, eut un tout autre caractère. La terre s'ouvrit au pied de la mon­tagne, et vomit une incroyable quantité de matières calcinées, qui, lancées en l'air et retombant autour du cratère d'explosion, formèrent un cône d'une régularité remarquable, analogue à celui du Monte Nuovo de Pouzzoles. Ces phénomènes, accompagnés d'affreuses secousses de tremblements de terre et d'émanations brûlantes, furent tellement effrayants, que les colons grecs de l'île d'Eubée, qui s'étaient établis à Ischia neuf cents ans avant l'ère chrétienne, furent contraints d'abandonner l'île et de se réfugier sur le continent. La ville qu'ils avaient fondée sur l'em­placement où surgit alors le Monte Rotaro fut engloutie dans l'abîme volcanique, ou tout au moins ensevelie sous une pluie de pierres et de scories. La terre ferme elle-même se ressentit de ces mouvements, et les habitants de la plage de Cumes et des pays limitrophes s'enfuirent épouvantés dans l'intérieur de la Campanie.
Plus tard, les Grecs établis à Cumes, ayant dû soutenir une lutte ter­rible contre les Tyrrhéniens, appelèrent à leur secours Hiéron Ier, tyran de Syracuse. Celui-ci expédia une flotte, et remporta une brillante vic­toire que chanta Pindare. Pour prix, de leur concours, les Syracusains s'emparèrent d'Ischia. Mais ils n'avaient pus achevé de bâtir leur forte­resse, qu'une épouvantable calamité vint les frapper. L'Epomeo, secoué par des convulsions intérieures, se fissura sur un de ses flancs et s'ou­vrit en un gouffre profond d'où s'échappèrent des flots de lave. Ces flots brûlants, se développant comme un torrent, allèrent se déverser et s'éteindre dans la mer, prolongèrent le rivage, et formèrent le double promontoire de Zaro et de Caruso, qui sépare aujourd'hui la plage de San Montano et celle de Foria. Les habitants s’estimèrent trop heureux de s’échapper la nuit, et retournèrent en Sicile sur leurs vaisseaux.
Après cette troisième éruption, les volcans d’Ischia entrèrent dans une période de tranquillité, et l’île put être habitée en toute sécurité par de nouveaux colons, aussi d’origine grecque, qui lui vinrent du littoral napolitain. Le calme dura environ dix-sept siècles. On avait presque perdu la mémoire de ces scènes de désolation, lorsqu’en 1301, sous le règne de Charles II d’Anjou, l’Epomeo fit une dernière explosion à sa base. Le sol s’ouvrit en un vaste cratère, encore visible, d’un mille et demi de circonférence, et vomit un courant de lave qui parcourut avec une grande vitesse les deux milles et demi qui le séparaient de la mer. Ce courant peut être suivi dans tout con étendue ; sa surface est presque aussi stérile, après une période de cinq siècles, que si elle n’était refroidie que d’hier ; quelques rares touffes de serpolet et deux ou trois autres petites plantes remplissent seules les interstices que laissent les scories, tandis que la lave émise en 1767 par le Vésuve est déjà couverte d’une riche végétation. Ce fut là la dernière convulsion volcanique d’Ischia. Depuis cette époque, l’île a joui d’une tranquillité qui n’a troublée par aucun phénomène considérable.
On comprend qu’avec de tels éléments et un tel foyer d’activité volcanique, les sources thermales doivent être extrêmement nombreuses à Ischia. Aucune autre contrée ne présente, sur un si faible espace, une pareille accumulation d’eaux minérales. Les sources sont tellement abondantes, qu’elles forment par leur réunion de véritables ruisseaux qui vont se précipiter dans la mer comme des torrents d’eau bouillante.
Les plus célèbres sont celles des bains de Casamicciola, où l’on se rend de tous les points de l’Italie méridionale. Les eaux se prennent non seulement en bains et en boissons, mais encore en vapeur dans des étuves disposées comme celles des anciens. Il y a aussi le bain sec, qui se prend en s’enfonçant dans des sables réchauffées par les feux souterrains à un degré de température qui dépasse celui de l’eau tiède. L’établissement thermal de Santa Restituta est plus connu pour la dévotion à la sainte dont il porte le nom que pour la vertu curative de ses eaux. Sainte Restituta, vierge et martyre, est la patronne de l’île d’Ischia. Une vieille légende raconte qu’au commencement du IV siècle le corps de Restituta, noble rejeton d’une royale famille d’Afrique, aborda dans la baie de San Montano. La vierge, ayant embrassé la religion de Jésus-Christ, avait souffert le martyre sous le règne de Galène, empereur d’Orient. Son corps fut embarqué sur une nacelle remplie de matières combustibles auxquelles les bourreaux mirent le feu. La Providence divine éteignit les flammes, protégea la sainte dépouille, dirigea sur la mer la barque abandonnée et la conduisit à la plage de San Montano, où de nombreux miracles ne tardèrent pas à signaler la bienheureuse Restituta à la vénération publique. La précieuse relique fut déposée dans une chapelle, là où s’élève aujourd’hui le couvent des carmes de Lacco. Quelque temps après, l’empereur Constantin fit transporter à Naples le corps de la sainte et bâtit en son honneur la basilique de Santa Restituta, présentement annexée à la cathédrale.
Les anciens avaient été frappés de l’abondance extraordinaire des sources chaudes de cette région, il y avaient vu une manifestation de leurs dieux et, suivant leur usage, ils avaient placé leurs bains sous la protection de certaines nymphes. Les thermes de Nitroli, célèbres par leurs eaux alcalines et nitreuses, étaient ainsi consacrées aux nymphes Nitreuses, Nymphis Nitrodibus, comme l’indiquent les inscriptions de plusieurs bas-reliefs. On a recueilli dans le voisinage une foule d’inscriptions, d’ex voto, de statues, qui nous annoncent toute l’importance attachée aux bains d’Ischia pur les Romains.
Si j’avais voulu croire mon guide l’antiquaire, je n’aurais vu à Ischia que les souvenirs antiques. Le brave homme passait avec indifférence devant les plus beaux phénomènes volcaniques et s’attachait exclusivement aux débris de l’art ancien. Il se permit devant de vieilles murailles en petit appareil, ramassait pieusement un fragment de tuile, et ne tarissait pas d’éloges sur la moindre sculpture. Il me promena par monts et par vaux à la recherche des cités disparues, m’en traça l’enceinte d’un coup d’oeil assuré, m’expliqua toutes les origines phéniciennes des noms de lieux, et interpréta avec beaucoup d'imagination les inscriptions de quelques bas-reliefs. Je me laissai d'abord entraîner avec docilité; mais quand je vis qu'il n'y avait pas moyen de sortir de cet inépuisable thème, je hasardai quelques timides objections, dans l'espoir que mon archéo­logue, piqué au vif par mes critiques, allait passer à un autre sujet. Jamais de ma vie je ne fis une plus fausse manœuvre. Quittant les voies larges et faciles de la démonstration, l'antiquaire s'engagea résolument dans les chemins ardus de la discussion et de la dissertation, et je vis pleuvoir sur moi une grêle redoublée de citations et d'étymologies. Je courbai silencieusement la tête sous mon malheureux sort; mais bien­tôt, profitant d'un moment où mon interlocuteur reprenait haleine, et saisissant avec bonheur l'occasion d'un des cratères de l’Epomeo dans lequel nous descendions, j'entamai à mon tour une longue et inextri­cable dissertation sur les forces volcaniques, et j'accablai l'antiquaire d'une érudition indigeste. «Ah! signor cavaliere, me dit-il avec un dédain marqué, je vous croyais un artiste! Par Bacchus! quelle méprise!» Et sur ce mot superbe il me quitta.
Je profitai avec empressement de ma liberté pour étudier tous les phé­nomènes volcaniques dont l'île présene en quelque sorte un résumé complet. Les soulèvements du sol, les effondrements, les cônes, les cra­tères, les coulées de lave, les déchirures volcaniques, les émanations gazeuses, les eaux thermales, les sables brûlants, les métamorphoses des roches anciennes par l'action des feux souterrains, tout m'offrait un vaste champ d'études, et là, beaucoup plus que sur les flancs du Vésuve ou dans le cratère de la solfatare de Pouzzoles, je pouvais recueillir une ample moisson de renseignements.
La journée se passa en observations et en courses dans les montagnes de l'île, et le soir je revins coucher à la petite ville d'Ischia, où nous avions débarqué le matin. L'antiquaire était parti furieux, emmenant avec lui le patron Vincenzo, et m'abandonnant, avait-il dit, au milieu de mes volcans. Je me préoccupai peu de cet incident, certain de trouver le lendemain un bateau de pèche sur lequel je pourrais m'embarquer pour Capri. Je descendis de bonne heure sur le port, et il ne me fut pas difficile de trouver un patron qui consentit à me déposer à la marine de Capri, en touchant d'abord à la célèbre grotte d'azur.
L'île de Capri semble prolonger dans les eaux la pointe de la Campanella, dont elle n'est séparée que par un détroit de trois milles, et dont sans doute elle a été détachée par quelque tremblement de terre. Sa circonférence est de huit milles, sa largeur de trois milles et demi, et sa plus grande élévation au-dessus du niveau de la mer, au sommet du mont Solaro, de dix-huit cents pieds. Elle présente à ses deux extrémités deux montagnes escarpées, escortées de montagnes plus petites, avec une sorte de vallée au milieu. Ses bords sont tellement à pic, qu'elle serait inaccessible de toutes parts si la nature n'avait pris soin d'abaisser le sol d'un coté pour faciliter l'établissement d'un quai de débarquement et l'accès des parties supérieures de l'île.
Capri fut d'abord occupée par les Grecs de l'Eubée, puis par les Osques et par les Tyrrhéniens, et tomba ensuite sous le joug des Grecs de la côte napolitaine. L'empereur Auguste l'échangea avec les Napolitains contre l'île d'Ischia, et il y bâtit la villa de Jupiter. Tibère s'y retira dans sa vieillesse, y construisit douze villas qui prirent le nom des douze grands dieux, et en fit le théâtre des débauches les plus honteuses et des cruautés les plus inouïes. Le souvenir de ce monstre exécré plane encore sur ces beaux lieux, et il est impossible de rencontrer une ruine, de lire une inscription et de heurter une seule pierre sans entendre retentir le nom de Tibère.
Pour parvenir aux ruines du palais principal, situé au sommet du promontoire oriental, il faut s'engager dans le petit vallon de Capri, et monter ensuite, par les gigantesques gradins des montagnes, à la partie supérieure, Ces débris furent mis au jour en 1804 seulement. L'Allemand Hadraw  fit des fouilles, au prix d'énormes dépenses, dans des amas immenses de matériaux, et découvrit la partie inférieure du palais des crypto-portiques où habitaient les serviteurs, un magnifique escalier de marbre, des murailles revêtues de mosaïques blanches, et de grandes arcades d'une hardiesse étonnante. Le plus précieux de tous ces débris est un pavé composé de marbre africain, de jaune et de rouge antiques, et de marbre de Saravezza, distribués en compartiments élégants; ce pavé a été placé dans la cathédrale de Capri. On y trouva aussi les co­lonnes de jaune antique qui décorent le chœur et les autels de la même église, et une statue de travail grec. Enfin l'on y recueillit une quantité considérable de saphirs et de grenats qui ornent aujourd'hui la mitre et le collier de Saint Costanzo, protecteur de l'île. De pareilles trouvailles n'y sont pas rares aujourd'hui, et en remuant les pierres on peut encore espérer de rencontrer quelques intailles ou quelques camées antiques. Près de ces ruines, qui éveillent tant de souvenirs odieux, s'élèvent une petite église et la cellule d'un ermite. Un pauvre moine, vêtu d'un habit grossier, murmure maintenant ses prières aux lieux mêmes où Tibère se livrait aux débauches 1es plus odieuses dont l'histoire fasse mention. Derrière l'ermitage, on face de la côte de Sorrente, le rocher tombe a pic dans la mer, hérissé çà et là de pointes aiguies. Ce n'est pas sans effroi et sans vertige que le voyageur se penche sur l'abîme, et mesure de l'œil l'effroyable profondeur du précipice.
L'île de Capri présente de charmants points de vue. Les plus renommé est celui de la petite ville d’Anacapri, à laquelle on arrive par une rampe étroite et raide formée de cinq cent trente six degrés. A mesure qu’on monte, l’horizon s’élargit et ouvre des perspectives nouvelles. Au sommet de cette rampe, on est tout surpris de trouver une vaste plaine de plusieurs milles de circuit, toute couverte de blanches maisons et de champs verdoyants. De ce point culminant, l’oeil erre avec ravissement sur les milles objets disséminés dans les golfes de la côte lointaine ; et, sous vos pieds, l'île de Capri avec ses deux villes, ses villages, ses maisons de campagne, les pointes escarpées des rochers, sa marine, ses vignes et se bosquets, figure une carte géographique en relief, et offre aux regards un panorama enchanteur.
Mais la plus grande merveille naturelle de Capri est sa grotte d’azur. C’est une vaste caverne ouverte dans le rocher, un niveau de la mer, à quelque distance de la marine. On y pénètre par une étroite ouverture où une petite barque peut entrer, à condition que le voyageur se courbe au fond. Quand on a franchi cette porte basse, on se trouve dans un port souterrain ayant deux cents palmes de long su cent de large, et une profondeur d’eau de quatre-vingts palmes. Il semblerait que dans cette caverne obscure les eaux dussent être noires ; il n’en est rien. Par un phénomène encore inexpliqué, les rayons lumineux du dehors, brisés par la réfraction, viennent éclairer ce lac d’une lumière fantastique, et donner à tous les objets un éclat singulier. Les eaux sont de l’azur le plus tendre qu’on puisse imaginer, avec une légère nuance de nacre argentée, et se réfléchissait en teintes célestes sur les parois de la grotte. Un pêcheur qui s’y baigne présente le spectacle étrange d’une double coloration : noir au dehors de l’eau, il revêt dans la mer la nuance de l’azur ; les flots qu’il soulève autour de lui retombent en cascades phosphorescentes, et quand il se retire de l’eau, il conserve pendant quelques instants una sorte d’illumination bleuâtre. On est émerveillé de cette grotte, et l’on ne peut s’empêcher d’y voir l’image de ces palais sous-marins où les poètes ont placé l’habitation des nymphes.